samedi 7 juillet 2018

lls ont volé notre riz, ils ont volé mon père, ils ont volé notre pays

Je n'avais que onze ans quand papa est mort. Je n'ai pas reçu la nouvelle pour des semaines, des mois où les routes sineuses apportaient une lettre, d'abord sur les dragons-de-fer, les trains dont les blancs sont si fiers, et ensuite les sentiers épinglés qui dansent d'une colline à une autre, à notre petit village au nord. Mama, elle pleure quand elle écoute les nouvelles, quand Bùi Hữu Tường, le vieux mandarin et le seul dans le village qui peut lire, prononce les quelques lignes sur le papier autant blanc que les nuages. Moi, je ne sanglote pas, même une seule larme. Je demanderais parfois après pourquoi. Aimais-je papa ? Oui, je peut le souvenir bien, l'homme avec son visage creusé par les rides, mais avec le sourire toujours prête pour quand il regardait ses trois fils et ses deux filles. Il était un bon père. Non, je ne l'ai pas détesté, jamais, et quand il est parti mon coeur a été serré. Est-il parce qu'il est parti depuis si longtemps ? Cinq ans pour un enfant, c'est longtemps ça, pour les petits qui poussent comme de bambou, où chaque jour est autant longue que l'éternité. Peut-être. Mais je penserais toujours qu'il est que depuis mon père est parti, à moi il était déjà mort.

Pas dans le sens que je suis déçu. A bon vous me demandez, un enfant n'est pas déçu quand son papa l'a laissé et il est parti toujours pour travailler d'ailleurs ? Les enfants ne comprennent pas les choses comme l'argent, ne comprennent pas que la vie nous faut faire.

Oui, un enfant ne comprendrait pas ça. Mais je pouvais voir notre grenier, où je jouais à son côté avec mes amis. Quand j'écoutais aux adultes, dans les rencontres et les dîners que nous tenions au sein de notre village, je pouvais sentir le désespoir. Oui, un enfant n'a pas la connaissance des impôts, mais le fils de n'importe quel paysan sais bien que quand les pluies n'arrivent pas, quand le sol devient brûlé, quand les gémissements sourds de bétail sont de plus et plus doux et peinés, quand le riz tombe dans ses rizières sèches et la vie meurt dans les étangs nues autrefois poissonneux - oui, un gamin serait bien con de ne pas savoir ce que ce passe. Peut-être il ne comprend pas le but de son papa, mais il sait que toute ne va pas dans la vie.

Et alors, papa c'est parti, et il ne nous reviendrait jamais. Parti pour gagner l'argent chez les mines, chez les plantations à caoutchouc, chez les usines, toujours ces velléités inconnues. Bon, il faut dire qu'elles ont même parfois réussies. Quand mama reçoit le fric qu'il nous envoyait, elle sourie jusqu'aux oreilles, et nous avions nos bols de riz pleins pour une fois. Mais ensuite le riz diminue, l'eau s'accroît, notre gruau devient de plus en plus pitoyable, et de plus nos ventres grondent avec la faim. Il était bien longtemps entre que l'argent arrive. J'aimais bien le regarder, les pièces en argent, autant éblouissante qu'un fleuve à l'aube quand le soleil se lève au-dessus la montagne. Mais aussitôt qu'elles arrivent, elles sont parties, et nous n'avions que nos pauvres rizières une fois de plus. Mon oncle, mes frères plus âgés, les vieux, ils essaient de les labourer, mais nous n'avions ni assez de bonne terre, ni assez des bras forts. Non, je devrais corriger ça : on avait assez pour survivre dans notre village, dans une vie dure mais une vie néanmoins, dans nos pauvres rizières. On n'avait PAS assez quand les percepteurs, quand les mandarins, quand les impôts, sont arrivés pour voler le riz que nous avons récolté avec une telle peine.

Non, à moi papa était mort le jour même où il est parti, et quand j'appris qu'il est mort, la seule chose qui anime mon cœur c'était la haine. Bien oui, la haine. Pourquoi ça vous demandez ? Parce que mon papa a été volé de moi, a été volé pour travailler et pour mourir, à revenir jamais, à cause pas de nous, mais parce que les parasites l'ont demandés, ceux qui ont volé notre riz, qui ont pris de nos mains les bols qui donneraient à manger nos ventres vides. Et chaque fois que je prie, je tiens dans mon cœur ma volonté qu'un jour on n'aura plus ces parasites, qu'on sera libre. Oui, je tiens dans mon cœur la haine, et elle y pousse. Notre pays est souillé par les Français et par leurs collaborateurs qui nous pourrissent, qui empoisonnent notre foi et notre peuple. Un jour, non plus.


J'ai maintenant 20 ans, dans cette année 1921. 9 ans sont passés depuis le mort de mon père, pour moi, 14 ans. Je n'oublie pas. Si nous n'avons jamais assez de riz pour nos ventres, si nous n'avons pas des fusils pour résister, si nous n'avons plus autant de nous qui sont tombés, nous avons toujours l'alimentation pour les gens des collines et les montagnes, ceux qui n'ont eux-mêmes assez des armes, mais qui se battent néanmoins contre les Français. Nous avons dans notre cœur l’Union de l'indépendance vietnamienne, le Liên minh Độc lập Việt Nam. Et un jour, je suis bien certain, j'aurai ma vengeance. Mon père est mort, mais quand le laboure la terre, la graine de haine que sa mort a planté germe toujours dans mon âme. Ils ont volé notre riz, ils ont volé mon père, ils ont volé notre pays, mais un jour, non plus. Et ils n'auront jamais notre espoir, et l'espoir, il est bien immortel n'est ce pas ?

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